« La société tunisienne à l’ère algorithmique » : comment les plateformes ont-elles reconfiguré l’espace public en Tunisie ?

Dans son ouvrage « La société tunisienne à l’ère algorithmique », le Dr Sadok Hammami propose une lecture critique des transformations que connaît la société tunisienne sous l’effet de la numérisation, des plateformes sociales et des algorithmes. L’importance du livre ne réside toutefois pas dans le fait qu’il traite la technologie comme un simple objet technique, mais dans le fait qu’il considère le numérique comme une porte d’entrée pour comprendre la société, la politique, les médias et l’opinion publique en Tunisie aujourd’hui.

Hammami ouvre son ouvrage par une lecture sémiotique de la couverture, inspirée du célèbre tableau « Le Désespéré » de Gustave Courbet, où les traits de l’angoisse humaine s’entremêlent aux symboles de l’environnement numérique contemporain. Ce choix reflète, selon l’auteur, la condition de l’être humain contemporain, vivant dans un espace numérique dense, régi par les algorithmes et submergé par des flux continus d’informations et d’émotions.

Cette vision se cristallise dans une thèse centrale : les algorithmes ne sont plus de simples mécanismes invisibles destinés à classer les contenus ou à suggérer des vidéos et des publications ; ils sont devenus une composante de l’environnement au sein duquel se forme la conscience collective. Ils influencent ce que nous voyons, ce que nous ignorons, la manière dont nous comprenons les événements, ainsi que la nature même du débat public. C’est pourquoi Hammami ne traite pas les algorithmes comme un sujet détaché du réel, mais comme une force douce qui reconfigure l’espace public, les institutions et les représentations sociales.

L’auteur place la société tunisienne face à ce que l’on pourrait appeler le paradoxe numérique : une large diffusion des smartphones et des réseaux sociaux, face à une faiblesse de la culture numérique, un recul de la confiance envers les institutions et une fragilité dans la production d’une information fiable. L’abondance des contenus ne signifie donc pas nécessairement abondance du savoir, et la multiplication des expressions ne conduit pas toujours à un débat public sain.

Le livre pose ici l’une de ses questions centrales : comment une société peut-elle vivre au sein d’un flux massif d’informations sans toujours disposer des outils nécessaires pour les comprendre, les vérifier ou interroger leurs sources ?

L’ouvrage s’attarde longuement sur la place des « réseaux sociaux » dans la formation de l’opinion publique tunisienne. Ces plateformes sont devenues un espace alternatif de débat, mais aussi un lieu où se forgent les positions, les émotions et les antagonismes politiques et sociaux. Dans le même temps, elles ont contribué à la montée du populisme numérique, à l’alimentation de la polarisation et à la transformation des questions publiques en vagues rapides de colère, souvent guidées par l’émotion davantage que par la réflexion rationnelle.

De ce point de vue, l’algorithme apparaît, selon l’auteur, comme un acteur invisible dans la production de l’humeur collective, puisqu’il pousse vers les contenus les plus sensationnels et les plus engageants, et non nécessairement vers les plus exacts ou les plus importants.

L’un des axes majeurs du livre porte sur la crise épistémique, c’est-à-dire la crise de la connaissance et de la confiance dans la « vérité ». Dans l’environnement numérique, le problème ne réside plus seulement dans l’absence d’information, mais aussi dans sa surabondance, et dans la difficulté à distinguer l’information de l’opinion, l’analyse de la propagande, l’information exacte du contenu trompeur. Cette crise devient d’autant plus dangereuse lorsque les institutions intermédiaires, telles que la presse, l’école et l’université, voient leur rôle reculer dans l’organisation du savoir et la production de références communes pour la société.

Hammami aborde également la question de la souveraineté numérique, qu’il présente comme un enjeu politique et culturel tout aussi important que les enjeux économiques et sécuritaires. Le contrôle des données, des infrastructures numériques et des algorithmes qui organisent la circulation de l’information n’est plus une question purement technique ; il est devenu une composante de la souveraineté. Dans cette perspective, la perte de contrôle sur l’espace numérique signifie la perte d’une partie de la capacité à orienter le débat public, à protéger la vie privée et à élaborer les politiques publiques.

S’agissant des médias, le livre met en lumière la crise profonde que traverse le système médiatique tunisien. La presse n’est plus le seul acteur central dans la production et l’interprétation de l’actualité, puisqu’elle se trouve désormais en concurrence avec les plateformes, les influenceurs, les contenus courts et l’intelligence artificielle. Cette transformation ne menace pas seulement son modèle économique, mais aussi sa fonction démocratique : vérifier, expliquer, interroger, construire la confiance. Dans cette ère algorithmique, la presse semble ainsi appelée à redéfinir son rôle, non plus comme simple relais de l’information, mais comme médiateur cognitif capable de résister à la désinformation et de redonner toute sa valeur à l’information fiable.

Le livre ne tombe pas dans la dualité de l’optimisme ou du pessimisme technologique. Il n’adopte pas un discours célébrant la numérisation comme un salut absolu, pas plus qu’il ne la considère comme un danger existentiel pur. Il l’aborde plutôt à partir d’une perspective plus complexe, en s’inspirant du concept de « pharmakon » élaboré par le philosophe français Bernard Stiegler : la technologie peut être un remède qui élargit les capacités humaines et renforce la participation démocratique, tout comme elle peut devenir un poison menaçant la connaissance et l’espace public, selon les conditions de son usage et la capacité de la société à la maîtriser et à l’orienter vers des finalités humaines et démocratiques.

« La société tunisienne à l’ère algorithmique » ne propose pas de réponses toutes faites, mais ouvre plutôt des questions nécessaires : comment penser la société tunisienne alors que l’espace public est désormais soumis à la logique des plateformes ? Comment protéger la souveraineté mentale et cognitive à l’ère de l’intelligence artificielle ? Et comment restaurer le rôle de la presse, de l’école et des institutions publiques dans un environnement numérique dominé par la vitesse, l’émotion et les algorithmes ?

À travers ces questions, le chercheur souligne que les enjeux de l’avenir en Tunisie ne porteront pas seulement sur la politique et l’économie, mais concerneront aussi l’information, l’attention et la conscience. À l’heure où les transformations numériques s’accélèrent, penser les algorithmes revient à penser la société elle-même.

Emna Soltani

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