Le Conseil de la presse a présenté, lundi 16 février 2026, la version initiale de la « Charte nationale encadrant l’usage de l’intelligence artificielle en journalisme », lors d’une conférence de presse organisée au siège du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), en présence de plusieurs professionnels de la presse écrite, audiovisuelle et numérique.
Cette charte, émanant d’un organe indépendant d’autorégulation, constitue une première étape en Tunisie pour encadrer l’usage croissant des technologies d’intelligence artificielle au sein des rédactions.
Elle intervient dans un contexte marqué par une adoption de plus en plus large de ces outils, parfois sans que leur utilisation ne soit explicitement déclarée, ce qui a soulevé plusieurs questions professionnelles et éthiques liées à la transparence, à la responsabilité éditoriale et aux limites de l’intervention des algorithmes dans la production de contenus, dans un climat de crise de confiance croissante entre les médias et leur public.
« Le journaliste n’est plus le seul fabricant de la vérité »
Dans une déclaration à l’Observatoire de la presse et du droit à l’information, le président de la Commission d’éthique du Conseil de la presse, Dr Khalil Jelassi, a expliqué que le travail sur la charte nationale relative à l’usage de l’intelligence artificielle s’est étendu sur près de cinq mois. Cette période a été ponctuée de réunions de travail et d’échanges avec des journalistes et des experts spécialisés dans le domaine de l’intelligence artificielle, ainsi que par l’examen d’expériences internationales afin de s’en inspirer et de les adapter aux spécificités du contexte tunisien.
Jelassi a précisé que la principale motivation ayant conduit à l’élaboration de cette charte réside dans le fait que l’intelligence artificielle est désormais devenue « une réalité au sein des rédactions ». Il a ajouté que certains journalistes abordent l’adoption de cette technologie avec prudence, voire parfois avec crainte, ce qui les conduit à l’utiliser sans l’annoncer explicitement. Selon lui, cette situation génère des tensions au sein des institutions médiatiques et affecte la relation entre les journalistes et leurs directions, tout en influençant également le lien entre la presse et son public, dans un contexte de crise de confiance persistante.
Le président de la Commission d’éthique du Conseil de la presse a également estimé que « le journaliste n’est plus aujourd’hui le seul fabricant de la vérité ; le concept même de vérité a évolué, puisque les algorithmes participent désormais à sa production ».
Il a toutefois souligné que la question ne consiste pas à rejeter la technologie ni à résister à la transformation numérique, mais plutôt à l’encadrer et à la réguler sur le plan éthique. Selon lui, l’intelligence artificielle peut constituer un outil d’assistance susceptible de renforcer le travail journalistique et de libérer le journaliste de certaines tâches techniques. Toutefois, la responsabilité éditoriale, éthique et juridique demeure entièrement humaine.
C’est dans cette perspective que la charte insiste sur la « souveraineté humaine » dans la prise de décision éditoriale, ainsi que sur la nécessité de vérifier systématiquement les productions générées par les machines, afin d’éviter ce que l’on appelle les « hallucinations » des algorithmes.
Jelassi a également indiqué que le document représente une formule intermédiaire entre une charte et un guide pratique : il ne se contente pas d’énoncer des principes généraux, mais distingue clairement ce qui est autorisé, recommandé et interdit. Ainsi, il encourage l’utilisation de l’intelligence artificielle dans des domaines tels que la traduction, la correction linguistique et l’analyse des données, afin de permettre aux journalistes de se consacrer davantage aux reportages de terrain et aux enquêtes approfondies. En revanche, il interdit la génération automatique de contenus journalistiques complets ou l’introduction de données personnelles concernant les victimes ou les sources, afin de protéger la vie privée et la confidentialité des informations.
Jelassi a ajouté que l’élaboration de la charte s’est appuyée sur plusieurs hypothèses fondamentales, parmi lesquelles la spécificité du contexte tunisien, les conditions sociales et professionnelles des journalistes, ainsi que les pressions croissantes liées à la production de contenus, qui alimentent les craintes de voir l’intelligence artificielle renforcer une logique de quantité au détriment de la qualité.
Selon lui, l’objectif de la conférence de presse n’était pas seulement d’annoncer un document de régulation, mais également de provoquer un débat au sein de la profession, afin de rappeler que les journalistes ont le droit d’utiliser l’intelligence artificielle, mais dans un cadre fondé sur la transparence et la responsabilité, pour éviter que cet outil ne se transforme en acteur influençant et reconfigurant le contenu journalistique.
Crise de confiance et responsabilité collective
Pour sa part, le président du Syndicat national des journalistes tunisiens, Zied Dabbar, a souligné dans une déclaration à l’Observatoire de la presse et du droit à l’information que la nécessité de telles chartes est aujourd’hui devenue urgente, face aux questions éthiques inédites que l’intelligence artificielle pose à la profession, notamment en ce qui concerne les limites de la publication, la responsabilité éditoriale et la nature de la supervision humaine du contenu.
Dabbar a expliqué que ces chartes ne doivent pas être de simples textes formels ou des documents figés rangés dans les tiroirs, mais plutôt des cadres dynamiques susceptibles d’évoluer au sein même des rédactions, afin de suivre le rythme des transformations technologiques rapides.
Il a ajouté que le principal défi ne réside pas uniquement dans la régulation de l’utilisation de l’outil, mais également dans la restauration de la crédibilité des médias, face à un public qui manifeste une méfiance croissante à l’égard des contenus qu’il reçoit.
Le président du Syndicat a également déclaré que « nous ne parlons plus aujourd’hui seulement de liberté de la presse, mais aussi de liberté de l’éditeur ; or la liberté de l’éditeur n’est pas nécessairement celle du journaliste ».
Dans ce contexte, il a estimé que l’imbrication entre l’intelligence artificielle et les lignes éditoriales — souvent soumises à des contraintes économiques liées aux annonceurs ou à des pressions politiques — rend la situation particulièrement sensible. La transformation numérique ne se produit pas dans le vide, mais au sein d’un environnement médiatique confronté à des défis liés au financement et à l’indépendance. Cela impose, selon lui, l’ouverture d’un débat approfondi au sein même du corps journalistique, et plus particulièrement dans les salles de rédaction, afin de trouver des réponses aux questions actuelles et d’anticiper celles qui pourraient surgir à l’avenir.
Craintes liées aux fausses informations et à la manipulation de l’opinion publique
Le président du Conseil de la presse, Manoubi Marouki, a quant à lui souligné dans sa déclaration à l’Observatoire de la presse et du droit à l’information que l’intelligence artificielle, malgré les avantages pratiques qu’elle offre — notamment en matière de gain de temps dans la recherche et le traitement des données — doit rester un outil placé sous la supervision de l’intelligence humaine, et non un substitut à celle-ci.
Il a affirmé que « l’intelligence humaine demeure fondamentale, et l’intelligence artificielle ne doit pas devenir l’instance qui contrôle le processus ».
Marouki a également mis en garde contre le fait que l’accélération des développements technologiques pourrait ouvrir la voie à des dérives dangereuses, notamment la prolifération de fausses informations et de contenus falsifiés, en particulier dans les contextes électoraux ou lors de crises, lorsque l’opinion publique devient plus vulnérable et influençable, surtout en l’absence de garde-fous éthiques et professionnels.
Il a attiré l’attention sur les risques liés à des technologies telles que les deepfakes, capables de produire des vidéos, des images et des enregistrements sonores extrêmement réalistes, susceptibles de tromper le public ou d’orienter l’opinion.
Selon lui, ce danger se trouve amplifié dans un contexte marqué par des taux d’analphabétisme encore élevés et par un recul de la culture numérique, ce qui rend une partie importante de la population plus susceptible de croire et de partager des contenus manipulés sans vérification.
Dans ce cadre, le président du Conseil de la presse a révélé qu’une initiative parallèle est également en cours au sein du Conseil : le renforcement de l’éducation aux médias et à l’information, considérée comme une première ligne de défense contre la désinformation et un moyen de doter les citoyens d’outils de pensée critique et de compréhension des mécanismes de production du contenu numérique. L’objectif est d’éviter que l’intelligence artificielle ne devienne un instrument de manipulation de l’opinion publique plutôt qu’un outil d’amélioration de la qualité de l’information.
Selon le Conseil de la presse, cette charte constitue une première étape dans un processus de longue haleine visant à encadrer, sur le plan éthique, l’usage de l’intelligence artificielle dans le journalisme tunisien. Elle représente également une invitation ouverte adressée aux institutions médiatiques afin de s’en inspirer pour élaborer leurs propres chartes internes, adaptées à la nature de leur travail et à leurs lignes éditoriales.
En définitive, l’enjeu ne consiste pas seulement à accompagner une transformation technologique rapide, mais aussi à reconstruire et consolider la confiance entre les journalistes et le public. Le défi actuel ne réside donc pas dans le choix d’utiliser ou non l’intelligence artificielle, mais dans la manière de l’intégrer sans compromettre la responsabilité éditoriale ni l’indépendance professionnelle.
La version actuelle proposée par le Conseil de la presse demeure ouverte à l’enrichissement, dans le cadre d’une approche participative fondée sur la contribution des journalistes et des institutions médiatiques à son développement, afin que l’intelligence artificielle ne devienne pas une pression supplémentaire sur la profession, mais plutôt un levier pour améliorer la qualité des contenus et renforcer la crédibilité de l’information.
Source de l’image d’illustration: page Facebook du Syndicat national des journalistes tunisiens.