La Tunisie traverse aujourd’hui une crise multidimensionnelle, comme elle n’en a pas connu depuis des décennies. Une crise qui ne se limite ni à la politique ni à l’économie, mais qui s’étend aux détails de la vie quotidienne : l’eau, l’électricité, la santé, les transports, les prix, le pouvoir d’achat, ainsi que l’accès aux produits et services essentiels. Autant de crises qui placent directement et régulièrement le citoyen face aux dysfonctionnements de l’État et de ses institutions, ainsi qu’à leur capacité à y répondre.
Dans un tel contexte, il est naturel que le métier de journaliste et ses cadres professionnels ne restent pas en marge de ce qui se passe, et que les questions liées à la profession ne soient pas abordées comme si elles étaient dissociées de la crise générale que traverse la société. Au contraire, la question professionnelle devient d’autant plus pressante que la crise se complexifie, car la presse n’évolue pas en dehors de la société et n’exerce pas son métier dans un temps neutre.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les journalistes ne couvrent pas ces crises. Ils ont été au cœur des événements, ont rendu compte des coupures d’eau et d’électricité, évoqué la hausse des prix, relayé les mouvements de protestation des citoyens et suivi la situation dans les hôpitaux, les services publics et l’administration, dans des conditions professionnelles, matérielles et juridiques loin d’être faciles.
Il serait injuste de réduire ce travail à néant ou de faire comme s’il n’avait jamais existé. Mais le journalisme ne se mesure pas uniquement à sa capacité à se rendre sur les lieux d’un événement et à rapporter ce qui s’y est dit. Il se mesure aussi à sa capacité à transformer l’événement en dossier, la plainte en question, la donnée en connaissance et les promesses en sujets de suivi et de reddition de comptes.
Dire que l’eau est coupée n’est pas la même chose que de demander pourquoi elle l’est, depuis quand, dans quelles régions et selon quels critères elle est distribuée. C’est aussi chercher à savoir qui est responsable de la maintenance et des investissements, où sont alloués les budgets, ce qu’avaient annoncé les institutions par le passé, ce qui a été réalisé, ce qui ne l’a pas été, quand la situation pourrait évoluer, quelles alternatives existent et, finalement, qui supporte le coût de ces dysfonctionnements.
Il en va de même pour l’électricité, les prix, les transports, la santé et les autres dossiers. C’est précisément à ce stade que le journalisme cesse d’être un simple relais de l’événement pour devenir un outil de connaissance publique, permettant au citoyen de comprendre ce qui lui arrive et pas seulement de savoir que cela s’est produit.
C’est pourquoi réfléchir à l’évolution des pratiques journalistiques en période de crise n’a rien d’un exercice académique déconnecté de la réalité, ni d’une tentative de « marquer sa présence » depuis l’extérieur du terrain. C’est exactement l’inverse : réfléchir au journalisme au cœur de la crise fait partie de la confrontation à cette crise.
Si le pays traverse une période exceptionnelle, cela devrait impliquer une presse plus présente, et non moins présente ; plus rigoureuse, et non moins rigoureuse ; plus audacieuse dans les questions qu’elle pose, et non davantage réduite à relayer des déclarations. La crise ne devrait pas pousser la presse à se retirer des dossiers, mais à s’en rapprocher davantage, avec toute la prudence professionnelle et la responsabilité juridique et éthique que cela implique.
Il convient ici de distinguer deux questions souvent confondues : la difficulté des conditions d’exercice du journalisme et les limites de la pratique journalistique elle-même.
Personne ne peut ignorer la crise de la liberté de la presse, les difficultés liées à l’accès à l’information, les pressions juridiques et institutionnelles, les risques auxquels les journalistes peuvent être exposés, le manque de ressources de plusieurs médias ou encore le recul des investissements consacrés à l’enquête, à la formation et au travail de terrain. Ce sont des problèmes réels, et leur défense fait partie intégrante de la défense du journalisme.
Mais reconnaître ces difficultés ne devrait pas conduire à considérer que des conditions de travail difficiles rendent le débat professionnel inutile, ni que poser des questions sur l’éthique du métier relève d’un idéalisme déconnecté de la réalité.
Le journalisme n’a jamais bénéficié, dans son histoire, de conditions parfaitement idéales pour exercer sa fonction. Les enquêtes les plus solides et les écrits les plus marquants ne sont pas toujours nés dans des environnements confortables, ni à des périodes où l’information était facilement accessible et où les institutions politiques étaient systématiquement disposées à répondre.
Il ne s’agit pas pour autant de glorifier la prise de risque, ni de demander au journaliste de mettre en danger sa liberté ou sa sécurité, encore moins de lui faire porter seul la responsabilité de faire face à un système entier de contraintes. Il s’agit plutôt de ne pas transformer la difficulté des conditions de travail en résignation professionnelle, et de ne pas faire de la peur de la difficulté une raison pour renoncer à l’avance aux questions.
Le journalisme est, par essence, un métier fondé sur la question, l’enquête, la vérification et la reddition de comptes. Si, à mesure que l’espace se rétrécit, la presse devient moins encline à questionner, les restrictions produisent alors un effet supplémentaire qui dépasse leur simple capacité à limiter son travail.
Dès lors, une question devient légitime et nécessaire : la crise de la liberté de la presse et du droit d’accès à l’information signifie-t-elle que le débat sur le métier et son éthique doit être reporté jusqu’à une amélioration des conditions ? Parce qu’un journaliste travaille dans un environnement difficile, devient-il impossible ou inacceptable de l’interroger sur la vérification, la précision, le contexte, la pluralité des sources et l’indépendance ? Et défendre les journalistes signifie-t-il nécessairement mettre la pratique professionnelle à l’abri de toute critique ?
Il est difficile de répondre par l’affirmative.
La liberté de la presse est une condition de l’exercice du métier, mais elle ne saurait se substituer au métier lui-même. Le droit d’accès à l’information constitue un outil essentiel du travail journalistique, mais il ne dispense ni de la vérification, ni du recoupement des sources, ni de la mise en contexte de l’information, ni de la distinction entre faits et opinions, ni de la protection des sources, du respect de la vie privée ou de la vérification des affirmations.
De même, les difficultés d’accès à l’information ne signifient pas que toute information non vérifiée devient publiable, pas plus que tout récit officiel ne devient une vérité du seul fait qu’il émane d’une institution. De même encore, tout ce qui circule sur les réseaux sociaux ne peut automatiquement devenir un contenu journalistique.
Au contraire, lorsque l’information se raréfie, les règles de vérification deviennent précisément plus importantes. Lorsque plusieurs récits se multiplient et se contredisent, le rôle du journaliste n’est pas de choisir celui qui lui convient, mais de chercher ce qui peut être établi, ce qui ne peut pas l’être et ce qui nécessite davantage d’investigation.
Lorsque l’espace de liberté se rétrécit, le professionnalisme, l’indépendance et la rigueur deviennent plus nécessaires, et non moins.
Le débat doit ici être mené avec davantage de courage. Le journaliste a le droit de réclamer l’accès à l’information et de protester contre sa rétention. Il a également le devoir de défendre son indépendance et sa liberté. Mais une fois l’information obtenue, il lui revient de la vérifier. Lorsqu’elle fait défaut, il doit le préciser. Lorsque plusieurs récits existent, il doit rechercher la vérité plutôt que la version la plus facile à rapporter.
La question professionnelle ne devrait pas être perçue comme une accusation de manquement à l’égard des journalistes, mais comme une invitation à améliorer les outils et les pratiques.
Revenons-nous sur les dossiers une fois la polémique retombée ? Assurons-nous un suivi des déclarations après quelques jours, quelques semaines ou quelques mois ? Utilisons-nous les chiffres et les données disponibles ? Cherchons-nous les documents ? Faisons-nous appel aux experts ? Donnons-nous suffisamment de place au citoyen en tant que partie directement concernée, et pas uniquement comme source d’une image ou d’une déclaration ? Demandons-nous systématiquement ce qui a été réalisé après les promesses annoncées ? Et faisons-nous suffisamment la distinction entre le journalisme et la simple reproduction du discours officiel, de celui des parties en conflit ou de ce qui circule sur les réseaux sociaux ?
Ces questions ne diminuent pas les journalistes. Elles les protègent.
L’autocritique professionnelle n’est pas une attaque contre le métier, tout comme la défense de la liberté de la presse ne signifie pas placer la pratique journalistique au-dessus de toute critique. La crise de la liberté n’annule pas la crise du métier, pas plus que les difficultés du métier ne justifient une restriction de la liberté.
Il ne faudrait pas utiliser la faiblesse des conditions d’exercice pour justifier une faiblesse des pratiques, pas plus qu’il ne faudrait utiliser la critique des pratiques pour justifier une restriction des conditions d’exercice.
La véritable défense du journalisme suppose donc de mener les deux combats simultanément : défendre la liberté de la presse et le droit d’accès à l’information, tout en défendant une pratique professionnelle capable d’utiliser cette liberté lorsqu’elle existe et d’en limiter les effets lorsque l’espace se rétrécit.
On ne peut demander à la société de faire confiance à la presse uniquement parce qu’elle est soumise à des pressions. De même, on ne peut demander aux pouvoirs publics de respecter la presse sans défendre les normes qui permettent à celle-ci de mériter cette confiance.
C’est dans cette perspective que prend tout son sens la notion de journalisme de service public, à condition de la comprendre correctement. Il ne s’agit pas d’un journalisme gouvernemental, ni d’une pratique visant à améliorer l’image des institutions ou à rechercher auprès du pouvoir des « solutions » toutes faites pour ensuite les présenter au public.
Le journalisme de service public est celui qui défend le droit du citoyen à l’information, lui explique ce qui se passe, examine l’action des institutions, met en lumière les dysfonctionnements, explore les alternatives et en suit les résultats.
Le journalisme de solutions n’est pas davantage un journalisme de justification. Chercher une solution ne signifie pas adopter celle proposée par les autorités. Il s’agit plutôt d’examiner les alternatives, les expériences existantes et leur pertinence à partir des données, des chiffres, de l’expertise et de l’expérience des citoyens, tout en mettant en évidence leurs limites, leur coût et leurs chances de réussite.
Le journalisme ne devient pas un prolongement du pouvoir parce qu’il cherche des solutions. De même, il ne devient pas plus indépendant parce qu’il se contente de dénoncer les problèmes. L’indépendance véritable consiste à rester capable de poser des questions à tout le monde.
Surtout, réfléchir à l’évolution du métier ne signifie pas faire porter au seul journaliste la responsabilité de sauver le journalisme ou de résoudre les crises du pays. La responsabilité est partagée.
Les autorités sont appelées à garantir la liberté de la presse et l’accès à l’information. Les médias doivent créer des conditions de travail adéquates, assurer la protection et la formation de leurs journalistes et investir dans un journalisme exigeant. Les organisations professionnelles sont appelées à défendre les journalistes, mais aussi à ouvrir un véritable débat sur les outils du métier, son éthique et son avenir.
Le journaliste, pour sa part et dans les limites imposées par ses conditions de travail, est appelé à rester attaché aux règles fondamentales du métier, parmi les plus simples et les plus difficiles à respecter : vérification, indépendance, précision, contextualisation et reddition de comptes.
Il ne faut pas avoir peur de ce débat. Le syndicat professionnel n’est pas au-dessus de la critique, pas plus que le journaliste ou le média. De même, le pouvoir n’est pas au-dessus de la critique.
Si la presse demande aux autorités d’accepter le principe de la reddition de comptes, il est naturel qu’elle soit elle-même capable d’exercer une forme d’autocritique. Cela ne diminue pas son rôle. Au contraire, c’est le signe d’une profession vivante.
Un métier incapable de se remettre en question perd progressivement sa capacité à convaincre les autres de la nécessité de remettre leurs propres institutions en question.
La Tunisie n’a aujourd’hui besoin ni d’une presse qui observe la crise à distance, ni d’une presse qui la justifie, ni d’une presse prétendant détenir des solutions miracles. Elle n’a pas davantage besoin d’une presse qui renonce à traiter certains dossiers au motif que les conditions sont difficiles, ou qui considère que toute réflexion professionnelle relève d’un luxe incompatible avec les temps de crise.
Elle a besoin d’une presse consciente des limites de son rôle, mais également de sa valeur. Une presse qui présente les faits, les explique, en suit les responsabilités, contrôle la mise en œuvre des décisions, met en lumière les écarts entre les promesses et les résultats et donne au citoyen les connaissances nécessaires pour comprendre et demander des comptes, tout en s’efforçant de respecter les exigences les plus élevées de professionnalisme et d’indépendance.
Le journalisme n’a pas pour mission de résoudre les crises du pays. Mais il a pour responsabilité de ne pas se contenter de les décrire.
Le journaliste n’est pas appelé à être un héros. Il est appelé à ne pas renoncer à l’essence de son métier. Les conditions difficiles ne constituent pas une raison d’abandonner les questions, mais une raison d’en poser davantage, avec plus de précision, d’intelligence et de prudence.
À une époque où les crises se multiplient et où les discours populistes gagnent du terrain, la véritable question professionnelle n’est plus seulement : avons-nous couvert ce qui s’est passé ?
Elle est aussi : le journalisme que nous pratiquons permet-il au citoyen de mieux comprendre ce qui lui arrive, pourquoi cela arrive, qui décide, qui doit rendre des comptes, et ce qui a réellement changé après toutes les déclarations et les promesses ?
Ce n’est ni un débat éloigné de la crise, ni un luxe professionnel, ni une réflexion en vase clos. C’est une partie intégrante de la réponse à la crise et de la défense du métier.
Car défendre la liberté de la presse ne peut être dissocié de la défense de son professionnalisme, de son éthique et de son indépendance.