Depuis la révolution du 14 janvier 2011, la Tunisie a connu un parcours fluctuant dans l’indice de liberté de la presse publié par « Reporters sans frontières ». Elle est passée d’un pays classé parmi les régimes les plus répressifs à l’égard des médias dans le monde arabe à un modèle régional en matière de liberté d’expression, avant d’entrer, ces dernières années, dans une phase de recul accéléré qui l’a conduite en 2026 à la 137e place mondiale.
Ce parcours ne reflète pas seulement l’évolution d’un classement annuel dans un indice international, mais résume également les transformations politiques, législatives et institutionnelles que le pays a connues à travers trois phases distinctes : la période pré-révolutionnaire, la transition démocratique, puis la période post-25 juillet 2021.
L’indice de Reporters sans frontières repose sur plusieurs critères, notamment l’indépendance des médias, le cadre juridique, la sécurité des journalistes et les pressions politiques et économiques, ce qui fait que les changements politiques et institutionnels se répercutent directement sur le classement des pays.

Graphique : critères de l’indice de Reporters sans frontières pour la liberté de la presse
Un média sous contrôle avant la révolution
Avant 2011, la Tunisie était classée parmi les pays les plus restrictifs en matière de liberté de la presse dans la région. Lors du dernier classement avant la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali, le pays occupait la 164e place mondiale sur 178 pays (en 2010).
Le paysage médiatique était alors dominé par le pouvoir exécutif, soit par une censure directe, soit par un système administratif et sécuritaire contrôlant les autorisations, les contenus et les lignes éditoriales. Les journaux, chaînes et radios évoluaient dans une marge très étroite ne permettant pas la critique du pouvoir.
Des journalistes et des blogueurs ont également été poursuivis et empêchés de travailler, tandis que le réseau internet a connu de vastes عمليات de blocage de sites d’information et de blogs, dans ce qui était connu sous le nom de « Ammar 404 ».
Durant cette période, « Reporters sans frontières » classait la Tunisie parmi les pays « ennemis d’Internet », dans un contexte d’absence quasi totale de médias indépendants ou de pluralisme médiatique.

La révolution et l’ouverture médiatique
Avec la chute du régime en janvier 2011, le secteur médiatique a connu une transformation radicale. Bien que le classement de la Tunisie soit resté relativement bas durant les premières années post-révolution, avec une 133e place en 2011 puis 138e en 2013, la marge de liberté d’expression s’est considérablement élargie par rapport à la période précédente.
Plusieurs facteurs ont contribué à l’amélioration progressive du classement, notamment la levée de la censure préalable sur les médias, l’octroi d’autorisations à des dizaines de radios, chaînes et journaux, ainsi que la promulgation du décret-loi n°115 de 2011 et du décret-loi n°116 de 2011, qui ont constitué le nouveau cadre juridique de la liberté de la presse et de l’audiovisuel.
La création de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle a également contribué à l’organisation du secteur, parallèlement à l’élargissement du débat politique et à l’émergence de médias et plateformes numériques indépendants.
Grâce à ce climat, la Tunisie a intégré en 2016 le top 100 mondial en occupant la 96e place, avant d’atteindre son meilleur classement en 2019 et 2020 avec une 72e place mondiale, devenant ainsi leader dans le monde arabe.

Durant cette période, les médias sont devenus un espace ouvert de débat politique, de révélation de dossiers de corruption et de contrôle des responsables publics, malgré certaines problématiques liées à la polarisation politique et à la fragilité économique des institutions médiatiques.
Un recul accéléré après 2021
La tendance au recul du classement de la Tunisie a commencé légèrement en 2021, lorsque le pays a perdu une seule place en passant de la 72e à la 73e position mondiale. Cependant, ce recul s’est fortement accéléré après les mesures du 25 juillet 2021, date à laquelle le président Kaïs Saïed a gelé les travaux du Parlement et élargi les pouvoirs de l’exécutif.
Depuis cette date, la Tunisie a enregistré une baisse continue dans le classement de « Reporters sans frontières » : 94e en 2022, 121e en 2023, puis un léger gain de trois places en 2024 (118e). Mais cette amélioration est restée limitée et temporaire, puisque le pays est redescendu à la 129e place en 2025 puis à la 137e en 2026. La Tunisie a ainsi perdu 65 places par rapport à son meilleur classement de 2020, se rapprochant à nouveau de son niveau du début de l’indice, lorsqu’elle occupait la 128e place mondiale en 2002 sous le régime de Ben Ali.

« Reporters sans frontières » et plusieurs organisations de défense des droits humains attribuent ce recul à l’évolution du climat politique et juridique encadrant la liberté d’expression et de la presse, notamment avec la multiplication des poursuites judiciaires contre des journalistes, blogueurs et professionnels des médias en raison de contenus publiés ou de déclarations publiques.
Dans ce contexte, le décret-loi n°54 de 2022 relatif à la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication est particulièrement controversé, en raison de son utilisation dans des poursuites visant des journalistes et blogueurs dans des affaires liées à la publication et à l’expression, sous des chefs tels que « diffusion de fausses informations » ou « atteinte à autrui via les réseaux de communication ».
Les données du Syndicat national des journalistes tunisiens indiquent également un recours croissant au Code pénal, au Code des télécommunications et à la loi antiterroriste pour poursuivre des journalistes dans le cadre de leur activité professionnelle, malgré l’existence d’un cadre juridique spécifique aux délits de presse incarné principalement par le décret-loi n°115 de 2011.
Ce recul ne se limite pas à l’aspect judiciaire. Des rapports professionnels et de défense des droits humains évoquent d’autres facteurs : pressions politiques sur les médias, montée des discours de stigmatisation contre les journalistes, crise économique des entreprises de presse, fermeture ou difficulté de plusieurs médias, ainsi que recul de l’accès à l’information après la paralysie de l’Instance d’accès à l’information.
De l’exception démocratique à une crise des garanties
L’évolution du classement de la Tunisie dans les rapports de Reporters sans frontières montre que la liberté de la presse est étroitement liée au climat politique et institutionnel du pays.
Sous Ben Ali, le faible classement reflétait un système politique fondé sur la censure et le contrôle direct du champ médiatique, dans un contexte d’absence quasi totale de pluralisme et de liberté d’expression. Après la révolution, l’amélioration du classement traduisait une ouverture politique et juridique permettant aux médias de jouer un rôle plus important dans la vie publique et le contrôle du pouvoir.
Le recul observé depuis le 25 juillet 2021 reflète, selon des organisations de défense des droits humains et des professionnels du secteur, une crise plus profonde liée à l’affaiblissement des garanties juridiques et institutionnelles mises en place après 2011, ainsi qu’au retour d’un climat de pression et de peur dans le secteur, mais avec des outils différents de ceux d’avant la révolution, reposant principalement sur les poursuites judiciaires, les textes juridiques et les pressions économiques.
Dans ce contexte, des organisations de défense des droits humains et professionnelles alertent sur un « démantèlement progressif des acquis démocratiques » obtenus après la révolution et sur le retour de restrictions à la liberté d’expression par le biais du pouvoir judiciaire et des lois répressives plutôt que par la censure policière directe.
À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, Amnesty International a appelé à la libération de tous les prisonniers d’opinion, affirmant que la liberté d’expression demeure un droit fondamental qui ne doit pas être criminalisé.
Entre la 72e place en 2020 et la 137e en 2026, il ne s’agit plus d’un simple recul dans un classement international, mais d’une transformation de la place de la liberté de la presse dans le paysage politique tunisien. Après des années durant lesquelles la Tunisie était présentée comme une exception arabe en matière de liberté d’expression et de médias, la presse fait désormais face à des pressions croissantes qui touchent son indépendance et les garanties juridiques encadrant son travail, dans un contexte de préoccupations grandissantes quant à l’avenir de la liberté d’expression dans le pays.
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